Cet article a été publié dans le journal Regard Critique.

source http://www.aljazeera.net
Le 9 décembre dernier, l’autorité égyptienne autorisait, après un agrément religieux de la part de l’al-Azhar, des travaux de construction d’un mur d’acier souterrain le long de sa frontière avec la bande de Gaza. Ce mur, plus dur que la Ligne Bar-Lev, devrait avoir une longueur de 9 à 10 kilomètres et être enfoncé de 20 à 30 mètres dans le sol. Cela constitue une tentative de la part de l’Égypte d’obstruer les tunnels de l’économie souterraine qui relient sa frontière avec la bande de Gaza. De surcroît, selon Aljazeera, ce mur sera alimenté par un immense pipeline, s’étendant sur une distance de 10 kilomètres, qui pompera l’eau de la Méditerranée. Cette opération vise à rendre le sol instable afin d’éliminer toute possibilité de création de tunnels dans la région. Ce mur aurait sans doute pour effet de menacer la santé et la qualité de vie de la population de Gaza. La construction de ce mur, d’une épaisseur de 50 centimètres, est vue, par le gouvernement égyptien, comme un acte lui permettant d’assurer sa sécurité nationale. Cependant, l’opinion publique arabe voit cela autrement. On se demande où se trouve la notion du panarabisme, voire du nationalisme arabe.
Le gouvernement égyptien ne s’est prononcé publiquement sur la construction de ce mur que le 23 décembre dernier, c’est-à-dire 14 jours après le commencement des travaux. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Aboul Gheit, souligne que la construction est une procédure pour garantir la sécurité nationale de l’État égyptien. Cela montre, en quelque sorte, que cette décision est purement égyptienne. Cependant, Abdullah Al Ashaal, ancien assistant du ministre des Affaires étrangères égyptien, dévoile une vérité choquante selon certains politologues : « Le mur d’acier, en cours de construction par l’Égypte le long de sa frontière avec la bande de Gaza, est la mise en œuvre de la Convention conclue par l’ancienne ministre israélienne des Affaires étrangères, Tzipi Livni, et son homologue américaine, Condoleezza Rice, à la fin du mandat de Bush. » Or, Jeffrey Feltman, sous-secrétaire d’État américain pour les Affaires du Proche-Orient, nie cette assertion. Mais, Karen AbuZayd, Commissaire générale de l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), affirme, avec certitude, que les frais de construction sont assumés en totalité par Washington. Selon Al Ashaal, l’Égypte n’a aucun avis dans la construction du mur et est, en quelque sorte, obligée de le faire. Ainsi, ce politologue-juriste égyptien qualifie l’excuse de la sécurité nationale, pour justifier la construction du mur, comme un « terrorisme intellectuel ». Enfin, les journaux israéliens voient la situation comme une punition de la part de l’Égypte envers le Hamas de ne pas avoir signé la réconciliation palestinienne. Peu importe les raisons de la construction et l’origine des subventions, la réalité demeure qu’un mur d’acier se construit entre deux entités politiques arabes.
L’opinion publique dans le monde arabe et ailleurs est nettement contre la construction de ce mur. La population de Gaza, dont 80 % vit sous le seuil de pauvreté, voit ce dernier comme une peine de mort, d’autant plus que cette population survit, depuis le bouclage entamé il y a 4 ans, grâce à l’économie souterraine. Dans le monde arabe, des manifestations contre la construction de ce mur ont eu lieu devant les ambassades égyptiennes à Damas et à Nouakchott, entre autres. En général, la construction du mur a soulevé les passions dans le monde arabe. De plus, hors des frontières arabes, plusieurs parlementaires et activistes anglais se sont dirigés, le 29 décembre, vers l’ambassade égyptienne à Londres afin de délivrer un message de protestation contre la construction du mur, mais ces manifestants se sont fait claquer la porte au nez par cette ambassade. Aussi, plus de vingt organisations suisses ont manifesté, le 30 décembre, devant l’ambassade égyptienne à Berne contre la construction du mur d’acier.
Au plan religieux, Youssef Al-Qaradaoui, président de l’Union Internationale des Savants Musulmans, déclare que la construction du mur est illicite religieusement parlant. Selon lui, l’Égypte n’a pas le droit d’établir ce mur pour trois raisons : l’arabité de ce pays, son islamité et pour des raisons humanitaires. Enfin, il se demande comment la population de Gaza, pauvre, affamée et opprimée, pourrait menacer la sécurité nationale égyptienne. En outre, certains analystes prétendent que la fatwa d’al-Azhar, autorisant religieusement la construction du mur, est invalide, car selon l’article 22 de la charte de cette institution religieuse, pour que les fatwas soient acceptées, il faut avoir au moins quatre savants religieux non égyptiens présents lors de la discussion. Or, les membres savants non égyptiens étaient absents pendant la réunion où la fatwa en question fut émise.
En ce qui concerne le droit international, la Convention de Genève relative à la protection des populations civiles en temps de guerre, Convention IV du 12 août 1949, explique l’illégalité de la construction de ce mur. Malheureusement, beaucoup d’auteurs ont souligné que le mur d’acier entre l’Égypte et la bande de Gaza est comparable au mur d’Israël, dont la Cour de Justice Internationale a affirmé, en juillet 2004, l’illicéité au regard du droit international. Cependant, il n’y a pas de liens entre ces deux murs, car la décision de la Cour est basée sur la construction d’un mur par l’occupant dans un territoire occupé, ce qui n’est pas le cas du mur d’acier. L’Égypte a construit ce dernier dans son territoire, sous sa souveraineté nationale. Enfin, on comprend bien que l’Égypte, en construisant ce mur, fait fi du droit international humanitaire.
D’ailleurs, ce mur d’acier, dont 5,6 kilomètres ont déjà été plantés, n’est pas que la concrétisation d’un blocus, mais bien une paroi psychologique très profonde et horrifique pour la population de Gaza en particulier et pour la population arabe en général. Dans la même lignée, certains politologues voient la construction de ce mur comme étant la suite de ce qu’Israël n’a pas pu réaliser pendant son offensive illégale contre la bande de Gaza l’an dernier. En d’autres termes, c’est au tour d’un gouvernement arabe de jouer contre la population de Gaza.
L’excuse de « la sécurité nationale » est difficilement crédible. Au contraire, voir Gaza comme un danger pouvant affecter la sécurité nationale égyptienne est une faute embarrassante pour l’autorité égyptienne. De plus, la construction de ce mur pourrait éventuellement aider, à moyen et à long terme, à créer un environnement touchant dangereusement la sécurité nationale de l’Égypte. Parce que le mur fait actuellement face à de vives oppositions populaires régionales et internationales qui amoindrissent le rôle régional de l’Égypte, créant ainsi un vide de leadership dans la région qui pourrait être comblé par l’Iran ou la Turquie en particulier. Cela permettrait la création d’une forte opposition interne exigeant, par tous les moyens possibles, notamment la terreur, le retour du leadership et de l’équilibre régional. Opposition qui refuserait également d’entacher encore plus le rôle et la réputation de l’Égypte sur la scène internationale (Hroub, 2010).
La souveraineté est celle du peuple et non pas celle du régime. On peut présumer que si le peuple égyptien avait eu un référendum afin de se prononcer sur la construction du mur, sa réponse aurait été clairement contre. En effet, certains Égyptiens nomment ce mur « le mur de la honte » afin de signaler leur colère contre la décision de leurs dirigeants. On peut constater que le président Moubarak accepte de clore ses décennies de présidence avec une décision qui blesse le nationalisme arabe, décision considérée comme une sorte de trahison au panarabisme de Nasser. On ne sait jamais, ce mur pourrait un jour être appelé le mur de Moubarak comme la Ligne Bar-Lev, baptisée ainsi à cause de son bâtisseur.
La Chine et le Pakistan menacent la sécurité nationale de l’Inde, mais on a jamais entendu parler de la construction d’un mur par cette dernière pour garantir sa sécurité nationale. La même histoire s’applique entre la Russie et l’Ukraine. Or, les tunnels de Gaza n’augmentent pas à un degré menaçant la sécurité nationale de l’Égypte. Si cet État veut détruire les tunnels, il devra ouvrir le passage de Rafah. Il aurait été préférable que le gouvernement égyptien accueille 2010 en levant le blocus de Gaza plutôt que de le renforcer en construisant un mur d’acier. Ce dernier aura probablement pour effet de menacer la sécurité territoriale de la bande de Gaza. Depuis quand l’insécurité d’une population garantit la sécurité d’une autre? Si c’était le cas, « l’Éthiopie pourrait bloquer, sous prétexte de souveraineté territoriale, le Nil. On serait curieux de savoir la réaction de l’Égypte » (al-Qassem, 2010). Pour conclure, tous les Arabes, avec l’esprit du nationalisme arabe de l’océan Atlantique au Golfe, ont à cœur la sécurité, la stabilité et l’intégrité territoriale de leurs voisins en général. Il doit y avoir des exceptions à cela, mais je ne pense pas que la bande de Gaza assiégée en soit une.

